Le 8 juillet 2026 a eu lieu à la CNAM une réunion sur la nouvelle consultation GL2 dite « de déprescrition », réunissant donc les syndicats de médecins libéraux, les syndicats de pharmaciens, et la CNAM.
Le constat est sans appel : la consultation GL2 est très largement sous-employée, malgré son intérêt évident tant économique que médical, en raison de l’obligation de bilan de médication partagé (BMP) préalable par le pharmacien. Et sur ce point, la CNAM campe sur sa position : pas de BMP, pas de GL2.
Tant les syndicats de médecins que les syndicats de pharmaciens ont pourtant fait valoir l’erreur de conception initiale manifeste d’utiliser un outil destiné à améliorer l’observance pour le transformer en outil d’évaluation de la pertinence, donc de déprescription. Lequel outil est d’ailleurs tellement difficile à mettre en œuvre, malgré une rémunération théoriquement intéressante, que seuls 70000 BMP ont été effectués en 2025, soit seulement 0,47 % de la cible théorique de 15 millions de Français de plus de 65 ans. pour les cotations GL2, nous n’avons évidemment pas de chiffres, puisque cette cotation n’est en place que depuis le début de l’année. Mais il ne fait aucun doute que son impact sera forcément anecdotique. Ou comment retirer d’une main ce qu’on offre de l’autre. Mais ça n’empêche pas la CNAM de citer la déprescription comme une des pistes importante d’économie dans son rapport « Charges et Produits 2027« .
La CNAM n’est pourtant pas avare de pistes d’améliorations … toutes aussi administratives et inapplicables en pratique les unes que les autres (cf Point 5 du Compte rendu ci-dessous) et mettant en évidence le hiatus profond entre les professionnels libéraux et l’assureur maladie.
1. Contexte de la réunion
La réunion avait pour objectif d’échanger sur l’articulation entre le bilan partagé de médicatio réalisé par les pharmaciens et la consultation longue de déprescription GL2, créée dans la dernière convention médicale.
La GL2 concerne les patients de plus de 80 ans, polymédiqués, avec au moins dix lignes de traitement. Elle peut être facturée une fois par an par le médecin traitant, sous réserve de l’existence d’un bilan partagé de médication réalisé par le pharmacien.
Le bilan partagé de médication, quant à lui, vise les patients âgés de 65 ans et plus, prenant au moins cinq molécules différentes de manière chronique. Il a pour objectif principal d’améliorer l’observance, de repérer les difficultés liées aux traitements, les effets indésirables, les problèmes de galénique, l’automédication et les interactions potentielles.
2. Présentation du bilan partagé de médication
Il a été rappelé que le bilan partagé de médication se déroule en plusieurs étapes :
- un entretien de recueil entre le pharmacien et le patient ;
- une analyse des traitements, transmise au médecin traitant et intégrée au DMP ;
- un entretien-conseil avec remise d’un plan d’accompagnement ;
- des entretiens de suivi d’observance ;
- une traçabilité de chaque étape dans le DMP.
Le pharmacien recueille l’ensemble des traitements du patient : prescriptions du médecin traitant, prescriptions de spécialistes, automédication et produits de santé. L’analyse est ensuite transmise au médecin traitant par messagerie sécurisée de santé et enregistrée dans le DMP.
En 2025, près de 70 000 patients auraient bénéficié d’un bilan partagé de médication, pour environ 160 000 actes. Une dynamique de progression a été présentée, avec une hausse de 43 % du nombre de patients accompagnés.
3. Points de discussion principaux
3.1. Critique du lien obligatoire entre bilan de médication et cotation GL2
Plusieurs représentants médicaux ont exprimé une forte réserve sur le fait que la cotation de la GL2 dépende de la réalisation préalable d’un bilan de médication par le pharmacien.
Il a été souligné que les médecins traitants réalisent déjà, lors des renouvellements complexes, un travail important de réévaluation des ordonnances, de coordination avec les spécialistes et parfois de déprescription. La difficulté exprimée est que la valorisation de ce travail médical dépende d’un acte réalisé par une autre profession.
Plusieurs intervenants ont estimé que cette articulation risquait de bloquer le dispositif, notamment lorsque le pharmacien ne réalise pas le bilan, lorsque le patient le refuse ou lorsque le médecin n’en reçoit jamais le retour.
Il a également été rappelé que le bilan de médication et la déprescription n’ont pas exactement le même objectif : le bilan vise surtout l’observance, la compréhension du traitement et l’identification des difficultés, tandis que la déprescription relève souvent d’une décision médicale complexe impliquant le médecin traitant et les spécialistes.
3.2. Difficultés de transmission et limites du DMP
Un consensus assez large s’est dégagé sur les limites actuelles du DMP. Plusieurs médecins ont indiqué qu’ils ne consultent pas systématiquement le DMP en consultation, jugé peu ergonomique et difficilement exploitable dans le temps contraint d’une consultation.
La nécessité d’une transmission par messagerie sécurisée de santé a été rappelée à plusieurs reprises. La CNAM a précisé que le dispositif prévoit bien une double transmission : par MSSanté et par intégration dans le DMP.
Plusieurs participants ont toutefois insisté sur le fait que, dans la pratique, les médecins ne reçoivent pas ou ne voient pas toujours ces bilans.
3.3. Rôle des pharmaciens
Les pharmaciens présents ont rappelé l’intérêt du bilan partagé de médication pour le patient. Ils ont souligné que cet acte permet souvent de découvrir des problèmes d’observance, des effets indésirables non déclarés, une mauvaise compréhension du traitement ou des prises différentes de celles prescrites.
Des exemples concrets ont été cités, notamment des patients ne prenant pas certains médicaments en raison d’effets secondaires ou adaptant seuls leur traitement selon leurs activités quotidiennes.
Les pharmaciens ont également indiqué qu’ils reçoivent très peu de retours des médecins après l’envoi des bilans. Certains ont exprimé le sentiment que le travail réalisé n’était pas toujours reconnu ou exploité.
Il a été rappelé que le bilan de médication n’a pas été conçu initialement comme un outil de déprescription, mais plutôt comme un outil d’accompagnement, de compréhension et d’observance.
3.4. Place des infirmiers
Plusieurs participants ont estimé que les infirmiers devaient être davantage associés à cette démarche. Ils sont souvent les professionnels les plus proches du domicile du patient et peuvent constater directement les boîtes non utilisées, les traitements accumulés ou les difficultés réelles de prise.
Le rôle des infirmiers a été jugé particulièrement important dans les situations de perte d’autonomie, de soins à domicile ou de patients très dépendants.
La CNAM a indiqué qu’une réflexion ou expérimentation était en cours autour de la place de l’infirmier référent et de la collaboration tripartite médecin-pharmacien-infirmier.
3.5. Nécessité d’impliquer les médecins spécialistes
Plusieurs médecins ont insisté sur le rôle central des spécialistes dans les décisions de déprescription. Chez les patients polypathologiques, les ordonnances résultent souvent de prescriptions cumulées de cardiologues, neurologues, psychiatres, ophtalmologues ou autres spécialistes.
Les médecins traitants ont rappelé qu’ils ne peuvent pas toujours supprimer un traitement initié par un spécialiste sans avis de celui-ci.
Des pistes ont été évoquées : recours à la téléexpertise, réunions de concertation pluriprofessionnelles ou plurimédicales, échanges sécurisés entre médecins, voire cotation spécifique pour les discussions complexes entre médecins autour de la déprescription.
3.6. Acceptabilité par les patients
Les pharmaciens ont rappelé que la réalisation d’un bilan partagé de médication nécessite l’accord du patient. Certains patients refusent d’entrer dans le dispositif, soit par défiance, soit parce qu’ils ne comprennent pas l’intérêt de l’entretien.
Il a également été souligné que certains patients peuvent mal vivre le fait qu’un pharmacien interroge ou questionne leurs traitements, avec un risque de défiance vis-à-vis du pharmacien ou du prescripteur.
La FMF a alerté sur un possible effet délétère si le patient interprète le bilan comme une remise en cause indirecte des prescriptions médicales.
4. Points de désaccord
Le principal désaccord porte sur le lien obligatoire entre le bilan partagé de médication et la cotation de la GL2.
Les représentants médicaux demandent majoritairement une décorrélation entre les deux dispositifs.
Ils considèrent que le médecin doit pouvoir coter la consultation longue dès lors qu’il réalise effectivement le travail de déprescription, même si le bilan de médication n’a pas été réalisé ou transmis. La CNAM a rappelé que ce lien figure actuellement dans le texte conventionnel signé et que la réunion n’avait pas vocation à rouvrir la négociation conventionnelle. Elle a toutefois indiqué que les difficultés remontées seraient prises en compte dans les réflexions à venir.
5. Pistes d’amélioration identifiées
Plusieurs pistes ont été évoquées au cours des échanges :
- améliorer l’information des médecins et pharmaciens sur le contenu réel du bilan partagé de médication ;
- renforcer la promotion du dispositif auprès des patients ;
- prévoir des courriers d’information de l’Assurance maladie aux patients éligibles ;
- clarifier la définition des « dix lignes » de traitement ;
- améliorer la transmission effective des bilans par messagerie sécurisée ;
- rendre le DMP plus ergonomique et plus facilement exploitable ;
- permettre un accès plus simple à l’historique des médicaments délivrés ;
- mieux identifier le pharmacien référent ;
- associer les infirmiers au repérage des difficultés d’observance ;
- renforcer les échanges entre médecins traitants et spécialistes ;
- envisager des formats de concertation pluriprofessionnelle ou plurimédicale ;
- organiser des réunions communes entre représentants des médecins, pharmaciens et infirmiers lors des discussions conventionnelles portant sur des sujets transversaux.
6. Conclusion
La réunion a mis en évidence un accord général sur l’importance de mieux prendre en charge les patients âgés polymédiqués, de lutter contre la iatrogénie et d’améliorer l’observance.(+ dimension économico-écologique)
Les participants partagent l’objectif d’une meilleure coordination entre médecins, pharmaciens, infirmiers et spécialistes. En revanche, le lien obligatoire entre le bilan partagé de médication et la cotation de la consultation longue GL2 reste très contesté par les représentants médicaux.
La CNAM a indiqué vouloir tirer des enseignements concrets de ces échanges, notamment sur l’information, la transmission des données, l’ergonomie des outils et l’amélioration des coopérations au service des patients.
La réunion s’est conclue sur la volonté de poursuivre les travaux, dans le cadre conventionnel actuel, tout en tenant compte des difficultés remontées par les différentes professions.
Dr Aimeric Lefetz.