Ce que la Médecine Générale donne sans compter…
On nous explique depuis des années que “le temps médical est rare”. Très bien.
Mais ce que l’on oublie soigneusement de dire, c’est que le temps médical n’a jamais été aussi consommé… et aussi peu reconnu.
Car le cœur du problème n’est pas seulement la pénurie : c’est l’angle mort.
Le système de santé s’est progressivement bâti sur une fiction confortable : seul compte ce qui se voit (l’acte, la consultation, la nomenclature), alors que l’essentiel du travail de la médecine générale se déroule hors champ, dans la continuité des dossiers, des résultats, des appels téléphoniques, des courriels, des démarches, de la coordination, de la responsabilité.
Et voilà qu’une étude publiée en octobre 2025 dans Annals of Internal Medicine vient documenter, méthodiquement, ce que les médecins généralistes vivent au quotidien : le travail réel dépasse massivement le cadre visible.
Un chiffre qui devrait clore certains débats.
Cette étude porte sur 406 médecins de soins primaires, dans 33 cabinets d’un grand système hospitalo-universitaire américain (Mass General Brigham, Boston), sur l’année 2021.
Les auteurs utilisent des journaux d’activité de dossier médical électronique (EHR) et des données administratives. Et surtout, ils admettent un point que beaucoup de décideurs refusent d’entendre : ces outils ne captent pas tout. Ils ajoutent donc une correction pour intégrer une part de travail “insuffisamment capturée”, c’est-à-dire tout ce qui fait tourner la médecine générale sans jamais apparaître sur les tableaux de bord.
Résultat : pour un médecin à temps plein, le temps annuel médian consacré à sa patientèle est estimé à 2844,3 heures, soit 61,8 heures par semaine (sur une base de 46 semaines). Et voici le chiffre central, celui qui dit tout : 1,7 heure par patient et par an.
Pas 1,7 heure de consultation.
1,7 heure de travail médical réel : clinique, dossier, coordination, messageries, décisions, responsabilités.
Le “temps invisible” : la variable que l’on nie pour ne pas la payer.
Le message politique est limpide : une part du travail est invisible parce qu’il arrange qu’elle le soit.
Invisible, donc :
- Non comptée,
- Non financée,
- Et pourtant exigée.
C’est ce temps qu’on nous demande d’offrir “entre deux”, “quand on peut”, “après la journée”, “le soir”, “le week-end”.
C’est le temps des résultats à interpréter, des avis à donner, des situations sociales à gérer, des courriers à lire, des démarches à effectuer.
Bref : le temps du soin réel.
C’est aussi le temps de supervision pédagogique des étudiants (externes, internes, SASPAS) et bientôt des docteurs juniors ambulatoires dans le cadre de la 4A : relectures, débriefings, validation, coordination universitaire, sécurisation des décisions. Un temps indispensable à la qualité… et pourtant largement invisible.
À chaque convention ou réforme, on promet de “simplifier”.
Dans les faits, on déplace la charge : on remplace du visible par de l’invisible, et on s’étonne ensuite que les médecins craquent.
Ce que l’étude confirme : la charge de travail suit la complexité …..et la messagerie.
Sans surprise pour les praticiens, l’étude montre que le temps varie avec des caractéristiques de patientèle : âge, complexité médicale, part de patients relevant d’une assurance publique aux USA (Medicaid) et … du volume de messages électroniques de demandes d’avis médical.
Autrement dit : la médecine générale moderne est devenue asynchrone, continue, fragmentée et c’est précisément ce travail-là qui n’entre pas dans les cadres classiques.
Nous ne sommes plus au temps où “un patient = une consultation”.
Aujourd’hui, “un patient” c’est aussi :
- Des courriels, des appels téléphoniques ;
- Des résultats d’examens biologiques, radiologiques ;
- Des arbitrages ;
- De la coordination, des téléexpertises ;
- Des urgences relationnelles et sociales.
Et ce travail-là, on ne le pilote pas avec des slogans.
Le grand malentendu du “temps partiel” qui serait un confort.
Autre point très parlant : les médecins à temps partiel passent plus de temps par patient que les médecins à temps plein avec un temps médian de 2,0 h par patient par an.
Parce que “réduire son temps d’activité clinique” ne fait pas disparaître la charge : une grande part du travail reste incompressible.
Parce que la responsabilité, elle, reste entière, et ne se “met pas à temps partiel”.
Parce que l’invisible ne se réduit pas proportionnellement et continue, presque au même rythme.
Ce résultat rappelle une évidence : la médecine générale ne se met pas en mode “réduit” sans effet domino. Et quand certains le font, ce n’est presque jamais par confort : c’est le plus souvent pour survivre, pour tenir debout.
Notre position est claire : reconnaître, protéger, financer le temps réel.
Ce que cette étude rend incontestable, c’est que la médecine générale tient grâce à un travail hors champ.
Un système qui tient grâce au “hors champ” finit toujours par céder, et quand il cède, ce n’est jamais sans conséquences : l’accès aux soins se dégrade, la qualité recule, la sécurité vacille, et la santé des soignants s’érode.
Nous n’avons pas besoin de nouvelles injonctions à “mieux nous organiser”.
Nous avons besoin que le système cesse de vivre au-dessus de ses moyens… en les faisant payer par nos soirées.
Le temps médical invisible doit devenir :
- Visible dans les modèles,
- Reconnu dans l’organisation,
- Protégé dans les conditions d’exercice,
- Financé dans la rémunération.
Sinon, on continuera à produire exactement ce que l’on prétend combattre : la pénurie, l’épuisement, la fuite, et la dégradation des soins.
Le temps médical existe.
Il est mesurable.
Il est déjà donné.
La question n’est plus “où le trouver”.
La question est : quand cesse-t-on de faire semblant de ne pas le voir ?