Alors que la France traverse un épisode de canicule exceptionnel, les cardiologues savent que les semaines à venir seront particulièrement exigeantes. Les fortes chaleurs rendent l’équilibre de nombreux patients plus fragile. Les personnes âgées, les insuffisants cardiaques, les insuffisants rénaux ou les patients prenant de nombreux traitements deviennent plus difficiles à prendre en charge.
Une même question revient chaque jour : le patient est-il déshydraté ou, au contraire, en surcharge ? Faut-il modifier son traitement ? L’échographie cardiaque permet souvent d’apporter une réponse en quelques minutes et d’éviter une aggravation ou une hospitalisation.
C’est pourtant dans ce contexte que, le 1er juillet 2026, son tarif conventionnel est abaissé à 94,28 euros.
Le même jour, les médecins reçoivent un courrier de l’Assurance Maladie expliquant que, faute d’accord sur des « mesures de pertinence », les baisses tarifaires prévues entrent en vigueur. Cette formulation mérite que l’on s’y arrête.
La pertinence est d’abord une notion médicale. Un examen est pertinent lorsqu’il répond à une question clinique précise et qu’il aide le médecin à prendre la bonne décision pour son patient. Elle ne devrait pas être définie par un objectif de réduction du nombre d’actes ou par le montant des économies attendues. Or le directeur général de la CNAM indique dans son courrier que les mesures de pertinence étaient destinées à se substituer aux baisses tarifaires prévues, à condition qu’elles produisent un rendement économique équivalent. Cette approche mérite d’être discutée.
La canicule en est une illustration immédiate. Si davantage de patients ont besoin d’une échographie parce que leur état est rendu plus complexe par les fortes chaleurs, l’augmentation du nombre d’examens ne traduit pas une dérive. Elle traduit une augmentation des besoins médicaux.
Pour comprendre cette évolution, il faut prendre un peu de recul.
En 2005, le tarif de l’échographie cardiaque avait été fixé à 95,16 euros. Pendant près de vingt ans, il est resté pratiquement inchangé, sans suivre une inflation cumulée d’environ 40 %. Après une brève revalorisation en 2025, il est aujourd’hui fixé à 94,28 euros, soit un montant inférieur à celui de sa création. Autrement dit, si ce tarif avait simplement suivi l’évolution du coût de la vie, il serait aujourd’hui voisin de 135 euros.
Pendant ce temps, la médecine, elle, n’est pas restée immobile.
L’échographie cardiaque réalisée aujourd’hui n’est plus celle de 2005. La qualité des images s’est considérablement améliorée, les logiciels d’analyse se sont enrichis et de nouveaux outils sont devenus indispensables, notamment pour la surveillance cardiovasculaire des patients traités pour un cancer. Ces progrès ont nécessité des investissements constants dans des équipements de haute technologie, leur maintenance, les logiciels associés et la formation des praticiens. Ils permettent des diagnostics plus précoces, des traitements mieux adaptés et évitent souvent des hospitalisations.
Dans le même temps, l’organisation des soins a elle aussi profondément évolué. De nombreux patients qui auraient autrefois été hospitalisés sont désormais suivis en médecine de ville. Les traitements sont devenus plus performants mais aussi plus complexes. Les patients vivent plus longtemps avec plusieurs maladies chroniques. Les cardiologues libéraux prennent aujourd’hui en charge des patients plus âgés, plus fragiles et nécessitant un suivi beaucoup plus rapproché.
L’échographie cardiaque est ainsi devenue un véritable outil d’aide à la décision. Elle permet d’adapter un traitement, de prévenir une décompensation ou d’éviter une hospitalisation. Ainsi, une augmentation du nombre d’échographies réalisées en ville ne signifie pas forcément qu’il existe des examens inutiles. Elle peut tout simplement traduire l’évolution de la médecine et le transfert progressif de nombreuses prises en charge de l’hôpital vers la ville.
Avant de conclure qu’il y a « trop d’examens », une question devrait donc être posée : quelle part de cette augmentation correspond réellement à des actes inutiles, et quelle part résulte de l’évolution des besoins des patients et de l’organisation de notre système de soins ? Les systèmes d’information de la CNAM permettraient de répondre à cette question et pourraient utilement nourrir la négociation conventionnelle. On peut donc regretter que le débat reste aujourd’hui largement centré sur le volume des actes, sans que cette analyse médicale préalable ne soit rendue publique.
La baisse de quelques euros du tarif d’une échographie représente une économie limitée à l’échelle des dépenses de santé. En revanche, une échographie cardiaque est aujourd’hui rémunérée moins de 100 euros, alors qu’une hospitalisation pour une pathologie cardiovasculaire représente généralement plusieurs milliers d’euros pour la collectivité. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir combien coûte une échographie, mais combien elle permet d’éviter de dépenser lorsqu’elle contribue à prévenir une hospitalisation, à raccourcir un séjour ou à sécuriser un traitement. Une politique de santé efficiente ne consiste pas seulement à réduire le coût d’un acte ; elle consiste à investir dans les outils qui permettent d’éviter des dépenses beaucoup plus importantes en aval.
Cette réflexion conduit également à une autre interrogation. Les pouvoirs publics souhaitent, à juste titre, limiter les dépassements d’honoraires afin de préserver l’accès financier aux soins. Mais lorsque les tarifs conventionnels diminuent régulièrement, les médecins qui choisissent d’exercer sans dépassement d’honoraires sont aussi ceux qui subissent directement cette instabilité. À l’inverse, ceux qui disposent d’une marge de dépassement peuvent plus facilement absorber une partie de ces variations. La stabilité des tarifs conventionnels n’est donc pas seulement une question de rémunération des médecins ; elle participe aussi au maintien d’une offre de soins accessible financièrement au plus grand nombre.
Les années passent et nous avons le sentiment de vivre dans une succession ininterrompue de crises sanitaires : Covid-19, tensions aux urgences, pénuries de médicaments, déserts médicaux, canicules répétées… Cette succession interroge notre capacité collective non seulement à répondre aux crises lorsqu’elles surviennent, mais aussi à anticiper les transformations profondes de notre système de santé et à les piloter dans la durée.
En prenant l’exemple de l’échographie cardiaque nous voulons illustrer une question plus générale : un système de santé peut-il durablement demander davantage à la médecine de proximité — davantage de prévention, davantage d’ambulatoire, davantage de suivi des maladies chroniques — tout en réduisant progressivement la valeur des outils diagnostiques qui rendent cette évolution possible ?
La maîtrise des dépenses publiques est une nécessité. Mais elle ne peut constituer, à elle seule, une politique de santé. Celle-ci doit aussi être évaluée sur sa capacité à accompagner les transformations de la médecine, à soutenir les professionnels qui les mettent en œuvre et à garantir, dans la durée, un accès à des soins de qualité pour tous.