Je vais parler sans détour, quitte à déplaire.
Car il est des moments où l’on ne supporte plus la comédie.
Il est des moments où les mots trop polis finissent par masquer la vérité.
Depuis le 5 janvier, les médecins libéraux sont en grève.
Cette fois, la solitude n’est plus de mise.
Avec eux, se tiennent les infirmières libérales.
Avec eux encore, des médecins hospitaliers.
Et, fait suffisamment rare pour être entendu, des salariés de la Sécurité sociale eux-mêmes.
Qu’on ne s’y trompe pas : quand des professions si différentes, aux statuts si éloignés, aux intérêts si peu superposables, se retrouvent dans un même mouvement, ce n’est ni un caprice ni un réflexe corporatiste.
C’est un refus.
Le refus de continuer à faire semblant.
On nous explique pourtant, d’un ton docte, que cette grève serait irresponsable.
Qu’elle ferait peser un risque sur les patients.
Qu’elle manquerait à une forme de devoir moral.
C’est, en substance, le reproche adressé, par Stéphanie Rist aux médecins libéraux : faire grève serait oublier ceux que l’on soigne.
La belle accusation.
La morale commode.
Car enfin, qu’est-ce qui met aujourd’hui les patients en danger ?
Est-ce une grève limitée dans le temps, annoncée, organisée ?
Ou bien un système qui accepte que des territoires entiers n’aient plus de médecin traitant, que des cabinets ferment faute de repreneurs, que des soignants travaillent jusqu’à l’épuisement, puis quittent la profession dans l’indifférence générale ?
Il est toujours plus confortable de donner des leçons que de regarder les conséquences de ses choix.
La vérité est simple, et elle est cruelle :
la médecine de proximité ne s’effondre pas dans le fracas.
Elle s’use dans le silence.
Elle se délite dans l’indifférence.
On nous parle ensuite d’économie, avec prudence et élégance.
On évite les mots trop crus.
On parle de “rentes”.
On parle de “soutenabilité”.
On parle d’objectifs de dépenses,
Dans la musique jouée par Thomas Fatôme, on refuse le mot de “rentiers”, mais on en garde l’ombre. On suggère. On insinue. On laisse croire que le mal viendrait de trop-perçus, de trop-bien-payés, de trop-protégés
C’est là une vieille mécanique : quand le système vacille, on soupçonne ceux qui le tiennent encore.
Et pendant que l’on soupçonne ainsi les soignants, on évite soigneusement de poser la vraie question : pourquoi ce métier n’attire-t-il plus ? Pourquoi tient-il encore si mal, et si cher, humainement ?
La comédie serait presque complète si elle ne s’achevait pas sur sa version la plus glacée : la technocratie tranquille.
Dans Libération, Marguerite Cazeneuve déclare, à propos de la grève des médecins libéraux :
« J’espère qu’elle sera très peu suivie. »
Ainsi donc, l’alerte serait un problème en soi.
Ainsi donc, le souhait affiché n’est pas de comprendre pourquoi tant de soignants protestent, mais d’espérer que leur voix ne porte pas.
Elle poursuit :
« La plupart des mesures qui touchaient directement les libéraux dans le PLFSS 2026 n’ont pas été adoptées. »
Comme si ne pas aggraver encore une situation déjà critique pouvait tenir lieu de politique de santé.
Comme si l’absence de nouvelles contraintes effaçait des années de dégradation continue des conditions d’exercice.
Puis vient cette phrase, sans doute la plus révélatrice :
« Ça reviendrait à tuer le principe même des négociations conventionnelles. »
Étrange affirmation, quand ce pouvoir unilatéral a déjà été utilisé.
Étrange défense de la négociation, quand celle-ci cesse d’être un dialogue dès qu’elle devient contraignante pour l’administration.
Il faut alors cesser de feindre l’incompréhension.
Ce qui se joue ici n’est pas un désaccord technique.
C’est un affrontement entre deux visions.
D’un côté, une vision où le soin se pilote, se régule, s’incite, se corrige.
De l’autre, des femmes et des hommes qui soignent, qui tiennent encore des territoires entiers, et qui disent simplement que cela n’est plus tenable.
Ce que nous vivons, nous soignants, tous modes d’exercice confondus, ce n’est pas une crise financière.
C’est une crise de sens.
Une crise de confiance.
Une crise de reconnaissance.
On nous accuse de corporatisme.
Mais quel corporatisme y a-t-il à demander de pouvoir exercer sans s’épuiser ?
Quelle rente y a-t-il dans la solitude professionnelle, dans les semaines de soixante heures, dans les cabinets qui ferment ?
Le véritable corporatisme est ailleurs.
Il est dans l’obstination à faire tenir un modèle, quand bien même ce modèle épuise ceux qui le font encore vivre.
Il est dans cette comédie institutionnelle qui préfère sauver les apparences plutôt que le soin réel.
Cette grève, du 5 au 15 janvier, n’est pas une rupture avec les patients.
Elle est une fidélité à ce que le soin devrait rester.
Un acte de vérité, dans un système qui ne supporte plus qu’on la lui dise.
Et s’il faut, pour cela, refuser les politesses inutiles et les discours trop bien peignés,
alors soit.
Il vaut mieux déplaire que se taire,
Et à force d’exiger que les soignants tiennent sans respirer,
ce n’est pas seulement une profession que l’on épuise,
c’est un pays que l’on fragilise