Médecine Générale : On a retrouvé la solution. Elle était dans le cabinet d’à côté

Médecine Générale : On a retrouvé la solution. Elle était dans le cabinet d’à côté.

À force de vouloir moderniser les parcours de soins, on risque d’oublier ce qui leur donne précisément un sens. 

Il se passe quelque chose d’assez fascinant dans les systèmes de santé contemporains. Pendant que les chercheurs accumulent les publications démontrant l’intérêt de la continuité des soins, les organisations sanitaires, en particulier Françaises, rivalisent d’imagination pour multiplier les intervenants, segmenter les prises en charge et développer de nouvelles portes d’entrée.

D’un côté, la science étudie les bénéfices d’une relation médicale qui se construit dans la durée. De l’autre, l’ingénierie sanitaire perfectionne les modalités permettant de multiplier les consultations ponctuelles. Il faut reconnaître à cette situation une certaine élégance intellectuelle. Nous disposons d’un professionnel formé à la prise en charge globale, au suivi longitudinal, à la prévention, au diagnostic, à la coordination et à l’accompagnement des patients complexes. Mais plutôt que de considérer l’ensemble de ces compétences comme une expertise, nous avons développé une remarquable capacité à les découper.

Une compétence, un professionnel. Un symptôme, une filière. Une difficulté, une plateforme. Un problème de coordination, un coordinateur. Et lorsque le patient ne sait plus très bien où il en est, nous inventons un nouveau dispositif chargé de lui expliquer le fonctionnement des précédents. On pourrait presque parler de progrès, si l’on n’avait pas oublié ce que nous cherchions à améliorer.

Une découverte scientifique particulièrement embarrassante

Commençons par la Norvège.

En 2022, une étude publiée dans le British Journal of General Practice analyse les données de plus de 4,5 millions de personnes et examine les liens entre la durée de la relation avec leur médecin généraliste habituel, les hospitalisations, le recours aux soins non programmés et la mortalité.

Les résultats montrent une association progressive : plus cette relation est ancienne, plus les indicateurs étudiés sont favorables. Après plus de quinze années de suivi par le même généraliste, les auteurs observent, par rapport à une relation d’un an, une réduction d’environ 25 % pour la mortalité, 28 % pour les hospitalisations aiguës et 30 % pour le recours aux soins non programmés. Bien entendu, il s’agit d’une étude observationnelle. Mais elle invite à considérer sérieusement une caractéristique de notre système de soins que l’on peine à intégrer dans les réformes : le temps. Pas celui que l’on mesure pour calculer la productivité d’une consultation. Celui qui permet à un médecin de connaître son patient.

En Espagne, une étude de 2026 portant sur 17 889 patients atteints de fibrillation atriale apporte un autre éclairage. Une meilleure continuité avec le médecin de soins primaires y est associée à une anticoagulation plus appropriée (79,5 % vs 69,1 %) et à une réduction relative de 21 % du risque de décès. Plus intéressant encore, les auteurs constatent que l’amélioration de l’anticoagulation ne suffit pas à expliquer entièrement l’association observée avec la survie. 

Il se joue peut-être, dans la relation médecin-patient, quelque chose qui dépasse largement l’application d’une recommandation à une pathologie donnée. La continuité des soins et la relation construite dans le temps avec son médecin généraliste pourraient constituer, à elles seules, de véritables outils thérapeutiques.

C’est fâcheux.

La continuité des soins n’est ni une application, ni une plateforme, ni une innovation technologique que l’on pourrait inaugurer devant les caméras. Elle ne produit pas de photographie particulièrement spectaculaire. Elle nécessite simplement des médecins disponibles, des patients qui peuvent les retrouver et une organisation permettant à cette relation de durer. Difficile d’en faire une révolution administrative.

Le médecin généraliste coûte cher. Son absence pourrait coûter davantage.

Les Pays-Bas apportent une pièce supplémentaire au dossier. En 2026, une étude publiée dans les Annals of Family Medicine analyse 100 450 adultes suivis dans 48 cabinets de médecine générale. Les auteurs s’intéressent à la continuité sous deux angles différents : l’ancienneté de la relation avec le cabinet et la concentration des consultations auprès du même généraliste. Les patients suivis depuis plus longtemps présentent des niveaux d’hospitalisation urgente inférieures de 9 à 21 % à celles des patients inscrits depuis cinq ans ou moins. Les coûts hospitaliers sont également significativement plus faibles lorsque la relation avec le cabinet s’inscrit dans la durée, avec des réductions de 17 à 28 % selon les groupes. Mais le résultat le plus intéressant est peut-être ailleurs. La densité des contacts avec un généraliste n’était pas significativement associée aux hospitalisations urgentes, alors que la durée de la relation l’était. Autrement dit, multiplier les contacts et construire une relation médicale dans le temps ne semblent pas être exactement la même chose. Voilà qui complique légèrement notre passion contemporaine pour le nombre de consultations disponibles. La continuité ne se mesure peut-être pas seulement au nombre de portes ouvertes, mais à la possibilité de retrouver, derrière l’une d’elles, quelqu’un qui vous connaît.

Changeons de pays. Direction le Canada.

Une étude publiée en septembre 2026 examine les dépenses de soins d’environ 70 000 patients atteints de maladies chroniques en Alberta. Elle retrouve une association entre une forte continuité des soins au sein du même cabinet de médecine générale (≥80 % des consultations) et une diminution du passage aux urgences, des hospitalisations et des dépenses correspondantes. Les bénéfices estimés sont particulièrement importants chez les patients les plus complexes.

Les chercheurs estiment qu’une généralisation d’une forte continuité pourrait théoriquement représenter, dans leur extrapolation, jusqu’à 898 millions de livres sterling d’économies sur trois ans pour la population étudiée. Une estimation modélisée, évidemment, et non des économies déjà réalisées. Mais le mécanisme mérite notre attention.

 

Un patient mieux connu, régulièrement suivi, dont les pathologies et les traitements sont appréhendés dans leur ensemble, peut nécessiter moins de recours hospitaliers et des prises en charge aiguës. Il existe donc une différence fondamentale entre le coût d’une consultation et la valeur d’une prise en charge. La première apparaît immédiatement dans les comptes de l’Assurance maladie. La seconde se mesure beaucoup plus difficilement : hospitalisations potentiellement évitées, examens non prescrits, traitements réévalués, complications prévenues, décisions prises au bon moment.

Notre comptabilité sait parfaitement enregistrer ce qui est facturé. Elle est beaucoup moins à l’aise lorsqu’il s’agit de mesurer ce qui n’a pas eu besoin de l’être. Une hospitalisation évitée ne fait pas de bruit. Une consultation supplémentaire, elle, laisse une trace comptable. Il est alors tentant de chercher des économies là où les dépenses sont visibles, sans toujours mesurer les conséquences sur l’ensemble du parcours.

L’Allemagne, ou cette étrange idée de placer le généraliste au centre

En mars 2026, des chercheurs allemands publient dans Scientific Reports (Nature Portfolio) une nouvelle évaluation de leur modèle de soins centré sur le médecin généraliste. Près de deux millions de patients sont concernés par l’analyse. Le modèle repose notamment sur le rôle central du médecin généraliste dans la coordination des parcours de soins. Il apporte ainsi un éclairage supplémentaire sur l’impact de l’organisation des soins.

Les patients qui y participent présentent des résultats favorables sur plusieurs indicateurs : davantage de contacts avec leur médecin généraliste, moins de consultations non coordonnées de spécialistes, moins de prescriptions de médicaments sans réelle valeur ajoutée alias « me-too » et jusqu’à 15 % d’hospitalisations en moins dans l’analyse longitudinale 2011-2022. Et ce, alors même que les patients de ce modèle sont globalement plus âgés et plus morbides. 

Il existe donc des modèles dans lesquels renforcer le premier recours ne consiste pas seulement à ouvrir davantage de portes d’entrée, mais à organiser effectivement le parcours autour d’un professionnel identifié : le Médecin Généraliste

Une conception presque désuète. En effet le patient conserve un interlocuteur médical qui le connaît, dispose d’une vision transversale de ses problèmes et contribue à articuler les différentes interventions. Naturellement, cela n’exclut ni les spécialistes, ni les infirmiers, ni les pharmaciens, ni les autres professionnels de santé. Cela suppose simplement qu’une équipe ne fonctionne pas uniquement par juxtaposition de compétences. Une évidence qui paraît pourtant nécessiter, dans nos organisations contemporaines, d’importants efforts de conceptualisation.

Découper, coordonner, recommencer

Il faut reconnaître que la fragmentation des soins possède de nombreux avantages administratifs. Elle permet de créer des dispositifs. Des protocoles. Des indicateurs d’activité. Des objectifs quantifiables. Des financements fléchés. Des tableaux de bord. Chaque nouvelle organisation peut alors démontrer qu’elle produit une activité supplémentaire.

Reste une question moins confortable : cette activité améliore-t-elle réellement la santé des patients et l’efficience globale du système ?

Prenons un patient de 72 ans, diabétique, hypertendu, insuffisant rénal, souffrant d’arthrose et présentant depuis quelques mois des symptômes dépressifs. Un profil finalement très ordinaire dans nos cabinets de médecine générale. Il pourrait bénéficier de multiples interventions professionnelles. Certaines sont indispensables.

Mais qui apprécie les interactions entre ses différentes pathologies ? Qui hiérarchise les priorités ? Qui réévalue les prescriptions ? Qui sait que son épouse vient de décéder, que son observance thérapeutique se dégrade et qu’il n’ose plus sortir de chez lui ? Qui distingue la mauvaise observance d’un traitement inadapté, la plainte somatique d’une souffrance psychologique et la demande d’examen d’un besoin de réassurance ?

Ces décisions relèvent précisément de l’expertise clinique généraliste.

En juillet 2026, une étude internationale publiée dans les Annals of Family Medicine s’est attachée à décrire cette expertise souvent invisible. Les médecins interrogés y insistent notamment sur leur capacité à réunir les différentes dimensions de la vie et de la santé de leurs patients. Le généraliste ne se contente pas de posséder un ensemble de compétences techniques. Il les mobilise dans une approche globale, contextualisée et longitudinale : “The Way” (une manière particulière d’exercer la médecine), “The Privilege” (le privilège de la relation), “The Indescribable Whole” (ce travail global difficile à mesurer).

C’est précisément ce qui devient difficile à reconnaître lorsqu’on réduit son activité à une addition d’actes, de protocoles ou de prestations transférables. Et à force de distribuer les morceaux, on finit par perdre ce qui donnait une cohérence à l’ensemble.

Sauver la médecine générale en supprimant ce qui lui donne du sens

Le Royaume-Uni constitue à cet égard un intéressant laboratoire. En septembre 2026, le BMJ s’interroge sur la promesse de faire revenir le « médecin de famille » au moment même où la part des consultations assurées par un GP était tombée à 44,5 %, contre 53 % cinq ans auparavant.

Le paradoxe est manifeste : comment restaurer la continuité des soins dans une organisation qui privilégie toujours davantage l’accès à des consultations ponctuelles, parfois assurées par une succession de professionnels ? Car l’accès aux soins et la continuité ne sont pas interchangeables.

Obtenir rapidement une consultation peut répondre à un besoin immédiat. Retrouver régulièrement un médecin qui connaît son histoire répond à un autre besoin, tout aussi essentiel. Les deux objectifs doivent pouvoir coexister. Confondre l’accès à une prestation avec l’accès à un médecin qui assure un suivi longitudinal risque de masquer cette distinction. Et la difficulté ne concerne pas uniquement les patients.

Une revue réaliste britannique, fondée sur 190 documents, s’est intéressée aux conditions permettant de maintenir les médecins généralistes dans leur exercice. Ses conclusions soulignent notamment l’importance du sens du travail, de l’autonomie professionnelle, des relations humaines et de la possibilité de construire des connaissances sur les patients dans la durée. Voilà qui pose une question assez inconfortable.

Comment renforcer l’attractivité d’une profession tout en développant des organisations susceptibles de réduire ce qui constitue précisément son intérêt clinique et intellectuel ?

On peut améliorer les conditions matérielles, développer le travail en équipe et diversifier les modes d’exercice. Mais ces évolutions doivent préserver la possibilité d’exercer réellement la médecine générale. Sinon, le risque est de conserver le titre tout en vidant progressivement le métier de sa substance.

L’angle mort de notre comptabilité sanitaire

En France, les comptes de la santé permettent d’illustrer une autre dimension de cette réflexion. Selon la DREES, les soins courants des médecins généralistes représentent, en 2025, 12,1 milliards d’euros, soit 4,7 % de la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM) et 3,4 % de la dépense courante de santé au sens international (DCSi).

Ce chiffre ne représente évidemment pas l’intégralité des ressources consacrées aux soins primaires. Il rappelle néanmoins le poids relativement limité des prestations de médecine générale dans la consommation totale de soins. Il devrait au moins susciter une interrogation : quelle valeur ces dépenses produisent-elles à l’échelle du système ? Une politique de santé peut multiplier les objectifs d’efficience. Encore faut-il que ses instruments permettent de mesurer les résultats qui comptent.

Combien de recours aux urgences auraient pu être évités ? Combien de prescriptions auraient pu être réévaluées ? Combien de décompensations auraient pu être prévenues ? Quelle part des hospitalisations évitables dépend de l’accès effectif à un suivi régulier ? Et surtout, quelle organisation permet d’obtenir ces résultats dans les conditions démographiques, territoriales et économiques françaises ? Il ne suffit pas de transposer mécaniquement les résultats norvégiens, espagnols, allemands ou canadiens. Il serait en revanche difficilement justifiable de ne pas chercher à les étudier.

La question de la médecine générale ne peut se réduire au nombre de consultations disponibles, pas davantage que l’efficacité d’un hôpital ne se réduit au nombre de patients qui franchissent ses portes.

Le véritable indicateur de réussite n’est pas seulement le soin que l’on délivre. C’est aussi celui que l’on rend inutile parce qu’on a su intervenir avant. La médecine générale n’a pas besoin d’être réinventée à chaque réforme. La multiplication des publications internationales dessine une interrogation commune.

Que perd-on lorsqu’un système de santé fragilise les relations médicales longitudinales au profit d’une organisation essentiellement construite autour de prestations ponctuelles ?

La continuité n’est pas la réponse à toutes les difficultés sanitaires. Elle ne remplace ni les compétences spécialisées, ni l’hôpital, ni le travail pluriprofessionnel. Elle ne dispense pas davantage d’améliorer l’accès aux soins urgents et non programmés. Mais les études citées soulignent qu’elle constitue une dimension importante de la qualité, de la sécurité et de l’efficience des soins, particulièrement pour les patients les plus complexes.

Dans ces conditions, les réformes mériteraient d’être évaluées non seulement sur leur capacité à produire des rendez-vous supplémentaires, mais aussi sur leurs conséquences sur le suivi des patients, les hospitalisations, les dépenses et les conditions d’exercice des professionnels.

Il serait également utile de distinguer ce qui relève d’un véritable travail en équipe de ce qui constitue simplement une redistribution de prestations. Car coordonner des professionnels qui ne partagent plus aucune connaissance longitudinale du patient n’est pas nécessairement équivalent à préserver une relation clinique durable autour de laquelle s’organisent les interventions. La nuance est considérable.

Nous avons désormais suffisamment de travaux internationaux pour poser cette question avec sérieux. Ils ne fournissent pas un modèle universel prêt à importer, mais ils donnent de solides raisons de considérer la continuité comme un objectif à part entière. C’est peut-être la contradiction la plus intéressante de notre époque : à mesure que la médecine devient capable de traiter des maladies toujours plus complexes, elle semble parfois éprouver des difficultés croissantes à préserver les conditions permettant de soigner une personne dans sa globalité.

Nous savons multiplier les expertises. Nous savons créer des parcours. Nous savons produire des indicateurs. Il reste à savoir si nous savons encore organiser ce qui les relie.

La médecine générale possède déjà un nom pour cette fonction : le médecin traitant.

Il serait assez ironique de déployer une nouvelle stratégie nationale pour finir par redécouvrir son existence.

Références scientifiques et documentaires

  1. Norvège — Continuité et mortalité. Sandvik H et al. British Journal of General Practice, 2022. Étude observationnelle portant sur 4 552 978 personnes. Étude intégrale.
  2. Espagne — Continuité et fibrillation atriale. Impact of Primary Care Physician Continuity on Survival in Patients with Atrial Fibrillation, 2026. Étude rétrospective portant sur 17 889 patients. PubMed.
  3. Pays-Bas — Continuité, hospitalisations urgentes et coûts hospitaliers. te Winkel MT et al. Association of General Practice Continuity With Hospital Admissions and Costs: A Retrospective Study. Ann Fam Med. 2026;24(4):321-328. Article intégral
  4. Canada — Continuité et dépenses de santé. McDonald T et al. British Journal of General Practice, 21 septembre 2026. DOI : 10.3399/BJGP.2026.0085. Article intégral.
  5. Allemagne — Soins centrés sur le généraliste. Leutgeb R et al. Scientific Reports, 9 mars 2026. DOI : 10.1038/s41598-026-43163-x. Article intégral.
  6. Expertise généraliste. Lynch JM et al. International Generalist Physicians’ Conceptions of Generalism. Annals of Family Medicine, juillet 2026. Article intégral.
  7. Organisation et maintien des généralistes. GP workforce sustainability to maximise effective and equitable patient care: a realist review. Revue de 190 documents. Article intégral.
  8. Royaume-Uni — Retour du médecin de famille. Santos Paulo S. Why bringing back the family doctor might not be so simple. BMJ, 9 septembre 2026. Article intégral.
  9. France — Dépenses de médecine générale. DREES, Les dépenses de santé en 2025, édition 2026. Drees