4e année de médecine générale : chronique d’une inscription, fluide et parfaitement intuitive.

Il paraît que la 4e année de médecine générale a été pensée pour : “sécuriser la transition vers l’exercice professionnel”, “favoriser l’installation” et “fluidifier les parcours”.

C’est donc avec une confiance presque enfantine que je me suis lancé dans l’inscription à la formation d’encadrement des Docteurs Juniors.

Après tout, j’étais déjà agréé. Depuis longtemps même. Je pensais naïvement que cela allait simplifier les choses. À ce moment-là, j’ignorais encore que je venais d’entrer dans une expérience administrative immersive particulièrement ambitieuse.

Une sorte d’Escape Game pédagogique. Mais sans indice. Sans carte. Et surtout sans sortie de secours.

Jour 1 : l’innocence

Tout commence simplement. On nous avait expliqué au ministère que les maîtres de stage déjà agréés n’auraient pas besoin de formation obligatoire supplémentaire pour accueillir les Docteurs Juniors.

Je pars donc du principe, absurde, mais sincère, que mon profil est déjà connu.

Puis arrive le premier mail de mon DMG. Et là, première découverte.

La formation n’est pas officiellement obligatoire. Elle est simplement : “rendue obligatoire par le DMG pour ses maîtres de stage rattaché.”

Toute la poésie administrative française tient parfois dans ce genre de nuance. Au niveau national : ce n’est pas obligatoire. Au niveau local : ça l’est.

Je reçois les informations concernant la fameuse formation CNGE obligatoire sur l’accueil des futurs Docteurs Juniors.

Rien de très inquiétant de prime abord. Puis je découvre le contenu de cette formation. Quatre heures de E-learning CNGE. Quatre heures.

Lorsque l’on accueille des internes depuis plus de quinze ans, on éprouve toujours une certaine émotion à découvrir qu’un module de quatre heures va enfin permettre de “mieux appréhender les modalités liées au dossier de présentation du terrain de stage”.

On sent immédiatement qu’on s’approche d’un savoir rare.

Le mail précise également : “Une double inscription sur le site de l’ANDPC est nécessaire …”

Le mot “double” n’est jamais rassurant dans un parcours administratif français.

Jour 2 : le premier mur invisible

Je me connecte donc au portail de l’ANDPC. L’ambiance change immédiatement.

On sent que l’on quitte progressivement le monde de la médecine pour entrer dans celui, beaucoup plus abstrait, de la validation existentielle numérique.

Je cherche la formation. Je saisis soigneusement la référence : 11102600017.

Rien. Enfin si. Le portail m’affiche six formations. Mais pas celle que je cherche.

À droite de l’écran apparaît alors une phrase d’une grande sobriété administrative :

“PAMSU 2e cycle : profil non validé”

“PAMSU 3e cycle : profil non validé”

Petit moment de flottement. Parce qu’à ce stade : j’accueille des internes depuis plus de quinze ans, je suis agréé niveau 1 depuis 2011, niveau 2 depuis 2013, mais le portail semble considérer que tout cela relève davantage de la rumeur que du fait établi.

C’est une sensation étrange. Comme si l’on vous expliquait soudain : “Oui, vous pensez être maître de stage… mais avez-vous des preuves numériques de votre existence ?”

Le plus fascinant reste l’absence totale d’explication. Aucun détail. Aucune indication. Aucune piste. Simplement : “profil non validé.”

À ce moment-là, je comprends que je viens officiellement d’entrer dans le véritable cœur de la réforme : le moment où l’expérience réelle rencontre l’administration dématérialisée … et où c’est l’administration qui gagne.

Jour 3 : le système informatique devient un personnage

Je contacte donc les organisateurs du CNGE pour signaler ce léger détail : la formation existe, j’existe, mais le portail semble considérer que nos chemins ne doivent pas se croiser.

Et là, je reçois l’un des mails probablement les plus fascinants de tout ce parcours.

Première phrase importante : “Cette formation est agréée par l’ANDPC” . Très bien.

Puis vient la véritable clé métaphysique du dossier : “Pour être éligible il faut que le système informatique de l’ANDPC connaisse votre parcours …”

Le système informatique. À partir de ce moment-là, il cesse d’être un simple portail. Il devient un personnage. Une sorte d’entité administrative supérieure. Invisible. Capricieuse. Et manifestement dotée d’un libre arbitre.

Vous pouvez avoir quinze ans d’encadrement, des agréments universitaires, des internes formés depuis plus d’une décennie, une attestation officielle du DMG, mais si le système informatique “ne connaît pas votre parcours”… alors votre existence pédagogique devient théorique.

Puis arrive la suite du mail, encore plus extraordinaire. Le CNGE détaille plusieurs “cas de figure”.

Et là, on découvre que dans cette réforme : il est possible d’être éligible, non éligible, éligible mais refusé par le portail, ou suffisamment mal reconnu pour devoir réclamer son existence administrative.

Le troisième cas est particulièrement magnifique : “Vous êtes éligible mais le site de l’ANDPC ne vous autorise pas cette formation.” Cette phrase mérite probablement une place dans les grandes œuvres administratives françaises. Vous êtes autorisé. Mais le site refuse. Le réel et le logiciel viennent officiellement de divorcer.

Puis vient la solution proposée : “Il faut faire une réclamation…” Ah. Enfin une piste.

On m’explique alors qu’il faudra peut-être fournir une attestation prouvant que je suis bien MSU depuis plus d’un an. Petit moment de contemplation intérieure.

À partir de là, je commence doucement à comprendre que ce parcours ne vise pas réellement à vérifier des compétences. Il vise surtout à tester la résistance psychologique du maître de stage avant l’arrivée du Docteur Junior.

Jour 4 : la dérogation impossible

 Je décide donc de suivre la procédure de dérogation. Je reçois alors un nouveau mail de l’Agence Nationale du DPC. Et là, le niveau monte encore.

Première phrase : “La formation à l’accueil des docteurs juniors est effectivement une formation continue MSU 3e cycle, il faut donc que vous soyez déjà agréé 3e cycle…”

Petit moment de silence. Parce qu’à ce stade, je viens précisément de fournir une attestation universitaire officielle signée par le Directeur du Département de Médecine Générale de Paris-Saclay qui dit précisément : “Le Docteur VILLENEUVE Frédéric a validé la Formation de praticien Agréé Maître de Stage des Universités spécifique à l’accueil d’Étudiants de 3ème Cycle…”

C’est magnifique, mon agrément devient quantique.

L’administration française produit parfois des paradoxes d’une grande pureté intellectuelle.

Puis arrive la solution proposée. Et c’est probablement l’un des moments les plus raffinés du parcours. On m’oriente initialement vers l’adresse : derogation_msu@agencedpc.fr.

Un esprit simple aurait pu croire qu’il suffisait d’envoyer un mail. Quelle naïveté !

Car le message précise immédiatement : “nous ne pouvons pas les prendre en compte par email.”

Donc l’adresse s’appelle “dérogation”, mais la dérogation ne peut pas être faite par mail, il faut obligatoirement passer par l’espace personnel ANDPC, le même espace personnel qui précisément vous considère comme “non validé”.

C’est une merveille d’ingénierie administrative circulaire. Une porte qui ne s’ouvre qu’à ceux qui sont déjà à l’intérieur.

Mais le plus remarquable reste encore à venir. Car pour finaliser cette dérogation, on m’explique qu’il faut : “joindre impérativement l’agrément délivré par votre ARS” et surtout “pas l’attestation de l’université”.

Nouveau petit moment de flottement. Parce que l’attestation universitaire que je viens précisément de fournir certifie officiellement mon agrément de maître de stage universitaire. Et surtout : les agréments universitaires des MSU ne sont pas délivrés par les ARS.

À ce stade, j’ai commencé à soupçonner que personne ne maîtrisait réellement le fonctionnement du système. Pas même le système.

Jour 5 : la bureaucratie rentre en transe

Pensant avoir atteint un certain sommet administratif, je reçois alors une nouvelle réponse de l’ANDPC. Et là, le parcours change subtilement de nature.

Nous quittons progressivement, la médecine, la pédagogie, les internes, les stages, pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus ambitieux : la taxonomie administrative des maîtres de stage.

Le mail commence d’ailleurs avec une phrase presque touchante : “Je comprends tout à fait votre désagrément…” . Ce qui, en langage administratif français, signifie généralement :
“la situation est absurde, mais elle va le rester.”

Puis vient l’explication officielle. Et elle est magnifique.

On m’explique que : l’accès aux formations dépend “de la typologie de chacune d’entre elles”, qu’il s’agit “d’argent public”, et que l’Agence DPC “n’a pas de marge de manœuvre”.

À ce stade, on sent apparaître une idée très importante : personne n’est responsable.

Le DMG impose. Le CNGE organise. L’ANDPC applique. Le portail refuse.
Et tout le monde semble découvrir le fonctionnement du système en même temps que vous.

Puis arrive le tableau explicatif. Et là, nous basculons définitivement dans la bureaucratie classificatoire.

Le maître de stage n’est plus un médecin. Il devient une combinaison de catégories administratives : On se croirait dans un croisement improbable entre ParcourSup, la CAF et un jeu de rôle médiéval.

Et le plus fascinant reste cette phrase : “Une formation complémentaire correspond à une formation initiale moins le tronc commun…”

À partir de là, j’ai cessé de chercher à comprendre. Je me suis contenté d’admirer.

Pour conclure, quel est le véritable enseignement de la 4e année ?

Finalement, cette réforme est peut-être extrêmement cohérente.

La 4e année est censée préparer les futurs médecins à l’exercice réel de la médecine générale.

Et quoi de plus formateur que :

  • Chercher une formation invisible,
  • Prouver un agrément déjà prouvé,
  • Réclamer via une adresse qui refuse les réclamations,
  • Fournir un document inexistant,
  • Puis attendre qu’un portail informatique accepte enfin votre existence ?

Le Docteur Junior apprend la médecine.

Le Maître de Stage, lui, découvre l’administration existentielle.