J’ai lu avec attention l’article du président de la Mutualité Française intitulé « Le médecin est la seule personne en France à pouvoir prescrire de l’argent public sans contrôle » (1) commentant l’article de Que choisir (2). Dans ce contexte, il est utile de rappeler quelques données chiffrées : en 2024, les organismes complémentaires santé (mutuelles, assureurs et institutions de prévoyance) ont collecté 46,5 milliards d’euros de cotisations, soit une progression de +8,2 % par rapport à 2023. Ils ont versé 36,8 milliards d’euros de prestations aux assurés (+5,4 %), ce qui représente 79 % des cotisations collectées, contre 81 % l’année précédente. Les charges de gestion ont augmenté de +5,8 %, mais moins vite que les cotisations. Dans l’ensemble, l’activité des organismes complémentaires a montré une solidité financière et un résultat technique globalement positif en 2024, ce qui influence les tendances financières observées en 2025. En outre, selon ce même rapport, les organismes complémentaires ont été financièrement solides en 2024 : leurs montants de fonds propres étaient très supérieurs aux minima réglementaires, signe d’une solvabilité confortable. (3).
Le président de la Mutualité française, dans son intervention, met en cause les médecins. Plusieurs affirmations qui y figurent appellent, selon moi, une mise au point tant elles conduisent à une interprétation erronée et réductrice du rôle du médecin dans notre système de santé.
Depuis plusieurs semaines, la Mutualité française cherche à imposer un récit simplificateur : la hausse continue des cotisations des complémentaires santé serait la conséquence quasi mécanique d’un système à bout de souffle, grevé à la fois par des décisions politiques jugées injustes… et par des professionnels de santé implicitement présentés comme des prescripteurs irresponsables « d’ argent public sans contrôle ».
Cette rhétorique, récemment reprise par son président dans les colonnes d’Egora, appelle une réponse claire et ferme, tant elle est inexacte, biaisée, et potentiellement préjudiciable à la cohésion du système de soins en opposant artificiellement médecins, assurés et acteurs de la protection sociale.
À l’inverse, l’analyse portée par UFC-Que Choisir sur la hausse des cotisations mérite d’être relayée : elle repose sur le droit, les faits et la protection légitime des assurés, sans chercher un bouc émissaire facile (« Hausse des cotisations des mutuelles : l’UFC-Que Choisir appelle les assurés à contester » (2).
Une accusation spectaculaire… mais intellectuellement fragile
Affirmer que « le médecin est la seule personne en France à pouvoir prescrire de l’argent public sans contrôle » relève davantage du slogan que de l’analyse sérieuse.
La prescription médicale est l’un des actes les plus encadrés du système public : nomenclatures, référentiels, contrôles a posteriori, procédures contentieuses, sanctions ordinales et conventionnelles. Les médecins libéraux exercent sous une contrainte réglementaire et financière permanente, souvent au détriment de leur autonomie clinique.
À l’inverse, les décisions tarifaires des complémentaires, les frais de gestion, les choix d’allocation financière, les politiques commerciales ou de segmentation des risques restent largement opaques pour les assurés, et bien moins exposées au débat public. Pointer les médecins permet surtout d’éviter de poser la question centrale : que font réellement les mutuelles de l’argent des cotisants ?
Le renversement des responsabilités : une stratégie bien connue
La Mutualité française se présente comme la victime d’un « désengagement de l’Assurance maladie ». Ce constat est en partie exact. Mais elle omet systématiquement de rappeler que ce désengagement est aussi devenu un modèle économique, fondé sur la multiplication des garanties, des sur-complémentaires, et des mécanismes de sélection indirecte.
Lorsque le Parlement vote un gel des cotisations, l’UFC-Que Choisir ne fait que rappeler un principe fondamental : la loi s’applique à tous, y compris aux organismes complémentaires. Qualifier ce gel d’« inopérant » ou d’atteinte à la « démocratie mutualiste » revient à défendre une conception très particulière de la démocratie : celle où les conseils d’administration priment sur la décision souveraine du législateur.
La défense des assurés n’est pas une attaque contre le système
Contrairement à ce que laisse entendre la Mutualité française, l’appel de l’UFC-Que Choisir à contester les hausses de cotisations n’est ni idéologique ni irresponsable. Il s’agit d’une défense juridique des assurés, confrontés à une inflation continue de leurs cotisations, sans amélioration perceptible de l’accès aux soins.
Le discours alarmiste sur un « risque systémique » masque mal une réalité plus prosaïque : les mutuelles refusent d’absorber la moindre contrainte, alors même qu’elles se posent en pilier indispensable du système. Or, un acteur indispensable ne peut pas se soustraire en permanence à l’effort collectif tout en désignant d’autres responsables.
Les médecins, cibles faciles d’un débat mal posé
En filigrane, le discours de la Mutualité française contribue à opposer médecins et patients, en laissant entendre que la prescription serait avant tout une dépense à contenir plutôt qu’un acte de soin. Cette vision comptable est non seulement réductrice, mais dangereuse : elle fragilise la relation de confiance, déjà mise à mal par la pénurie médicale, la surcharge administrative et la perte de sens.
Les médecins ne sont ni les architectes du désengagement public, ni les bénéficiaires des hausses de cotisations. Ils en sont souvent les premiers témoins et les premières victimes, confrontés à des patients renonçant aux soins malgré une double couverture obligatoire.
Pour un débat honnête, enfin
Si la Mutualité française souhaite réellement « poser toutes les questions, y compris celles qui dérangent », alors qu’elle commence par accepter celles-ci :
-
Pourquoi les cotisations augmentent-elles plus vite que les revenus ?
-
Quelle part est réellement consacrée aux soins, et laquelle aux frais de structure ?
-
Pourquoi le système devient-il de plus en plus illisible pour les assurés ?
À défaut, accuser les médecins ou disqualifier les associations de consommateurs ne fera qu’aggraver la défiance. La protection sociale ne se sauvera ni par la stigmatisation, ni par l’esquive du droit, mais par la lucidité et le partage équitable des efforts.
Références
-
« Le médecin est la seule personne en France à pouvoir prescrire de l’argent public sans contrôle : les combats du président de la Mutualité française », Egora, 29 janvier 2026.
https://www.egora.fr -
« Hausse des cotisations des mutuelles : l’UFC-Que Choisir appelle les assurés à contester », Egora, 23 janvier 2026.
https://www.egora.fr