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Le blues du jeune installé, et comment le surmonter !

Publié le 4 février 2021, par Stéphane PINARD

A l’intention du Directeur de la CPAM de Chartres,

Médecin thésé le 10 janvier 2007, je me suis installé le 11 janvier 2007 pour recevoir mon premier patient à 16 heures. Quel souvenir ! Réaliser mon rêve après 10 ans d’études. J’étais impatient de pratiquer. La médecine générale libérale en milieu rural était une conviction, j’étais surmotivé.

Malheureusement, durant ces 6 années, j’ai observé une nette dégradation de nos conditions de travail. Le temps administratif a phagocyté le temps médical.

Pêle-mêle :

Gestion difficile des AT en rapport avec les différentes caisses (MGEN, collectivités territoriales, …) arrêts de longue durée (inaptitude au poste), arrêts courts prescrits par les urgences ou spécialistes que l’on doit prolonger, ordonnances non refaites par les spécialistes que l’on doit refaire, bons de transports non écrits par les spécialistes ou les hôpitaux, bilans de santé CPAM ou MSA qu’il faut re-synthétiser, dépistage CCR avec les vignettes, arrêts courts pour des grippes ou GEA alors qu’il n y a rien à faire médicalement, certificats d’assistantes maternelles, protocoles 324-1 qu’il faut rédiger au plus vite, ALD30 à réécrire tous les 3 ans alors que rien ne change, aptitudes au sport (pétanque, yoga, bébé-nageur, baby gym…), PAl à réécrire chaque année en septembre, bilans orthophoniques à represcrire, prescriptions inutiles de traitements qui devraient être délivrés sans ordonnance (Uvedose®, Pivalone®, Doliprane®, Advil® …), certificats enfants malades, arrêts de travail de plus en plus nombreux pour épuisement professionnel, lettres pour les spécialistes (dermatologie pour le dépistage) que l’on doit écrire tous les jours sans rendez-vous, remplir les certificats d’assurances pour les prêts ou les certificats d’assurances pour les arrêts de longue durée, remplir les dossiers MDPH tous les 3 ans, remplir les dossiers SSlAD tous les 3 mois, les lettres pour les demandes d’invalidité, renouvellement d’ordonnances de somnifères tous les mois, écrire à la main non substituable en face chaque médicament, certificat d’absence pour les écoles, rédiger des ordonnance de Doliprane® pour les assistantes maternelles avec le poids de l’enfant…

En 2009,
la secrétaire du Directeur de ma CPAM m’a dérangé pendant mes consultations pour me convoquer à unrendez-vous.
Je pensais naïvement : « Jeune installé, le Directeur me convoque pour me féliciter de mon choix d’installation et pour m’encourager dans mon exercice difficile ».
Combien y a-t-il de jeunes médecins qui s’installent dès la fin de leurs études, le lendemain même de leur thèse, en Eure et Loir ?

J’ai annulé et reporté ma journée de consultation pour me rendre à la CPAM de Chartres.
J’ai attendu 30 minutes dans un couloir dans le noir. Puis on m’a fait rentrer dans une salle en face de 3 administratifs. Le Directeur, le Médecin Chef et un administratif.
J’étais convoqué pour un délit statistique IJ !
Tout penaud, j’ai dû m’expliquer durant 2 heures sur mes IJ trop élevées.
Pas de discussions de dossiers, pas de cas concrets, juste des statistiques !
Je n’ai pas ressenti d’animosité, mais juste une non-considération de la difficulté de notre exercice. Se retrouver devant un patient malade est plus difficile que d’être devant un fichier Excel !

On m’a alors appris que pour une pathologie donnée correspondait un nombre de jours donné. Peu importe que le patient soit maçon avec 2 heures de transport ou architecte en travaillant à domicile en télétravail ! Pour une gastro c’est 3 jours, pour un lumbago c’est 7 jours !!

J’ai juré de faire attention à mes IJ.
Dès lors, j’étais sous surveillance, je recevais chaque trimestre mes évolutions statistiques sur mes IJ, cela m’aide beaucoup dans ma pratique quotidienne ...

Cet entretien malheureux m’a déstabilisé, je ne l’ai pas compris ! J’attendais des encouragements, du motivationnel. J’ai reçu des avertissements.
J’ai souffert plusieurs mois de dépression, j’avais perdu la foi.
J’ai cherché à réagir. Je me suis formé en FMC, « arrêts de travail », « maladie professionnelle et accident de travail », « entretiens motivationnels », ...

J’ai compris que l’on s’aperçoit trop tard que l’on est seul. 

Je me souviens d’une phrase de Claude Bronner qui m’a réconforté. « T’es con, tu nous aurais appelés on débarquait à 5 dans le bureau et ils auraient passé un mauvais moment ». 

Je découvrais le syndicalisme. 

Déconnexion totale entre la CPAM et notre quotidien qu’elle s’amuse à compliquer sans cesse.

Je vous décris une consultation de la semaine dernière ; patiente âgée de 55 ans suivie pour une hypothyroïdie sous LEVOTHYROX. Elle me consulte pour que je marque « non substituable » à la main sur son ordonnance que je lui ai délivrée il y a 3 mois ! En même temps, elle-me demande un certificat pour sa gymnastique dans son village. Et puis un souci, son mari rattaché à moi comme médecin traitant donc il n’a pas été correctement remboursé des 2 dernières consultations, pouvez vous faire un duplicata ? et en même temps pouvez vous écrire « non substituable » devant son anti-hypertenseur, il ne supporte pas le générique ! J’ oubliais docteur vous pouvez me faire une ordonnance pour réaliser une consultation chez le dermatologue pour moi et mon mari.

Le temps de passer la CV et hop, 15 minutes de paperasses … temps médical = 0, quel plaisir, quand je pense à mes 10 années d’études, 1 année aurait largement suffit.

J’ai remercié la patiente. A ce moment précis, je décidai de déposer ma plaque et de me barrer.

Ma deuxième fille est née prématurée en août 2011. J’ai demandé à bénéficier du congé paternité. 11 jours de repos c’est difficile à caser en milieu rural. Dans un souci de continuité des soins dans mon groupe médical, j’ai débuté mon congé paternité avec 4 jours de retard sur le délai légal ( 4 mois), vous avez décidé administrativement de le refuser.
Très surpris, j’ai fait appel. La commission a rejeté mon appel à l’unanimité. Soit, c’est ainsi, je le respecte. Déjà que notre protection est faible lorsque nous tombons malade ... vive le salariat !

Je comprends pourquoi seulement 9% des étudiants se destinent à l’installation libérale.

En 2007, il s’agissait de ma première installation. Plutôt courageux. La région Centre est avant-dernière en attractivité actuellement.
J’étais motivé, je ne le suis plus. J’ai été formé à soigner des hommes et des femmes, je n’ai plus le temps de les examiner correctement.
Je travaille vite et superficiellement. On me demande continuellement de prendre en charge de plus en plus de formalités administratives.
Je ne peux pas engager de secrétaire, comment la payer avec une consultation à 23 euros et des charges qui flambent ? Le généraliste français est un des moins bien payés d’Europe.

Dire que certains chirurgiens demandent 5000 euros remboursés par les mutuelles pour opérer une hernie discale ! Le médecin généraliste est l’homme à tout faire, celui sur qui tout le monde se décharge.
Je veux lâcher mon stylo et reprendre mon stétho. Je suis triste. J’ai choisi de dévisser ma plaque en avril 2013.

Cordialement, Docteur Stéphane PINARD.


Commentaires :

Cette lettre écrite en désespoir de cause au Directeur de la CPAM du 28 en 2012, n’aura jamais eu de réponse. Personne ne m’a répondu. Personne. 

J’ai répondu à la première annonce qui passait sous mes yeux pour fuir, échapper à une souffrance. 

J’ai atterri à Belle Ile en Mer en avril 2013. Depuis le groupe médical où j’étais installé a fermé. Mon départ a précipité celui de mon associée, puis des paramédicaux.

Depuis j’ai écrit un projet de santé en collaboration avec l’hôpital de proximité sur mon territoire.
Je suis fier d’avoir su évoluer, en me découvrant. Et c’est en grande partie grâce au syndicalisme.
Depuis je suis devenu médecin pompier commandant, président de la CPTS Presqu’iles en mer, maître de stage universitaire, président de la CME du CHBI, élu au conseil de l’ordre du 56, vice-président de la FMB (Fédération des médecins de Bretagne), cogérant de la SISA de Belle Ile en Mer, médecin correspondant de SAMU, et tout jeune Président de la FMF-UG. 

Tout en restant médecin généraliste libéral, médecin de famille. 

Mes années de souffrance, doublées de mes années de renaissance enrichissent aujourd’hui mes propositions syndicales et ma vision de la médecine libérale.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Je me le dis tous les jours.

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