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Aujourd’hui, c’est décidé, je ne ferai pas plus de 35h

Publié le 13 février 2016, par Isabelle LUCK

Comme beaucoup de catégories professionnelles de vocation (agriculteurs, policiers, enseignants…), les médecins français sont à bout. Ils essaient, dans un désert médical qui s’étend partout, de trouver une solution pour ne plus s’épuiser inutilement et ne pas brader leurs compétences au détriment de la qualité de leurs actes. Les jeunes médecins généralistes de maintenant, très bien formés et d’une compétence remarquable après plus de 9 ans minimum d’études, ne sont pas prêts, comme leurs aînés l’ont fait, à tout sacrifier à un cabinet libéral qui devient de moins en moins rentable à 23€ en prix de base (indécemment au-dessous de la moyenne européenne). Tous les médecins regrettent aussi que le travail médical se réduise face aux contraintes administratives. De plus, le contrôle des caisses d’assurance, le mépris et la suspicion jetée sur le corps médical finissent de démotiver les anciens et de détourner les jeunes de l’installation libérale, en chute libre dans une démographie médicale vieillissante et épuisée. Les jeunes se réfugient dans le salariat de coordination médicale ou assument à deux le travail que faisait auparavant un seul médecin quand celui-ci a la chance rare de trouver un successeur.
On manque de médecins de soins alors que la population française s’accroît et vieillit. C’est le résultat de 30 ans de vue politique comptable sur le système de soins. Même si on prétend qu’on n’aurait jamais eu autant de médecins en France, ceux-ci sont vieux (quoique toujours performants, mais pour combien de temps encore ?), on n’a jamais eu autant de retraités actifs, prêts à décrocher sans préavis. D’un autre côté, la population française est de plus en plus demandeuse de soins car en 30 ans elle a augmenté, vieilli et elle est en souffrance sociétale. Les médecins ont pourtant, depuis plus de 20 ans, averti de l’arrivée de cette catastrophe sanitaire, liée en partie au numerus clausus et aggravée surtout par la dégradation des conditions d’exercice. L’état n’a rien anticipé et il a même favorisé la mise sous tutelle administrative et comptable des médecins. Il devra rendre des comptes aux français car il est, depuis le vote de la loi de santé Touraine, responsable de l’organisation de la santé en France. Les médecins l’ont alerté mais il ne les a jamais écoutés, construisant une médecine aux ordres des financiers et assureurs, dans l’idéologie d’un système de soins sans médecins ou presque, faisant fi de la valeur du colloque singulier, dévalorisant l’acte médical et aggravant l’accès aux soins dans les déserts médicaux qu’il a créés. Cette pénurie médicale va s’aggraver et entacher l’excellence de la médecine française. L’état en portera la responsabilité. Pourra-t-on bientôt l’attaquer pour déni de santé comme il est attaqué aujourd’hui pour déni de justice par insuffisance de moyens mis à disposition des juridictions prudhommales ?
Aujourd’hui, je suis toujours fidèle au service de la patientèle que j’ai créée il y a 30 ans à la force de mon travail et de ma compétence, mais j’ai décidé que ma capacité de travail se résumerait désormais à 35h par semaine dans mon cabinet médical, même si les revenus tirés de mon activité libérale de médecine de soins doivent en pâtir nettement.
Depuis quelques années, au prix d’un acte bloqué à 23€ sans commune mesure avec l’augmentation des charges et du coût de la vie par ailleurs, si ces revenus tirés de mon activité de soins ne se réduisaient pas trop, c’est que j’augmentais ma charge de travail, jusqu’à 50h par semaine. Ce n’est pas un exploit, beaucoup de médecins travaillent davantage, avec un risque de burn-out et de suicide accru par rapport à la population générale. Mais aujourd’hui, beaucoup n’en peuvent plus, et personnellement, je ne veux plus me sacrifier. Débourser 23€ seulement chez un médecin pour une consultation comportant de plus en plus d’exigences et de disponibilité, n’est plus concevable. Les médecins disent stop pour rester sereins et continuer à exercer une médecine de qualité. Après 35h de travail au cabinet, ils s’arrêtent et se reposent, comme j’ai décidé de le faire, ou ils font payer davantage, un peu comme l’équivalent des heures supplémentaires.
35h, cela correspond à 25h de consultations et 10h de travail administratif.
Un temps médical de 25h hebdomadaires consiste à recevoir environ 75 patients par semaine au cabinet à raison d’une moyenne de 20 minutes minimum chaque consultation, et ce temps de consultation peut déborder fréquemment quand il s’agit d’une visite à domicile ou quand on s’occupe correctement d’une personne polypathologique, d’un diabétique ou d’un polyvasculaire, d’un dépressif ou d’un patient aux conditions sociales difficiles.
A ces heures de consultation s’ajoutent dans mon cabinet environ 2h par jour de téléphone (demande de renseignements divers ou de conseils, prise de RV car à 23€, je n’ai pas les moyens d’avoir une secrétaire) et de travail administratif (comptabilité, paiement des factures, déclarations en tout genre, courriers, rédaction de certificats ou paperasse demandée par les caisses, vérification des tiers payants etc…)
On arrive donc bien aux 35h hebdomadaires. Je dois rajouter les gardes qui heureusement sont peu nombreuses à l’heure actuelle (quelques matinées par an).
Si on veut être tout à fait juste, on peut rajouter à ces 35h quelques soirées de Formation continue, de bénévolat ou de travail syndical ou de coordination selon les médecins.
On est donc même au-delà des 35h par semaine.
Evidemment, un médecin libéral n’a pas de congés payés, les congés maternité sont minimaux (incompatibles avec ceux d’une salariée au vu des charges sociales et du loyer du cabinet qui continuent à courir), la retraite est réduite si on la prend à 62 ans (67 ans est l’âge normal maintenant), les indemnités journalières pour maladie ou accident ne sont octroyés qu’après le 91ème jour, la prise en charge pour accident du travail est facultative … Je ne peux non plus passer pas sous silence qu’un médecin commence à gagner sa vie bien plus tard que quiconque, au vu du nombre d’années d’études qu’il doit faire et que malheureusement, le patrimoine de la patientèle qu’il a créée à la force de son travail et des ses compétences ne représente plus rien sur le marché actuel, alors qu’il y a encore 10 ou 15 ans, ses aînés récupéraient de leur successeur une contrepartie financière au moment de leur départ en retraite.
Aujourd’hui, c’est décidé, je ne ferai pas plus de 35h car mon quotidien de généraliste installée depuis 30 ans me pèse. Plus jeune, j’ai travaillé davantage, jusqu’à 50h par semaine, recevant 100 à 120 patients par semaine, assurant des gardes de nuit hebdomadaire et de WE de 48h non stop harassantes sans repos compensateur. J’ai l’impression d’avoir un peu sacrifié ma famille et mes enfants car il fallait aussi assumer le temps de travail à la maison, comme toutes les femmes françaises qui travaillent.
Aujourd’hui, je ne peux plus assumer comme à 30 ans, je me sens fatiguée, usée, je n’accepte plus de passer plus de 40h par semaine au cabinet, surtout dans ce monde du travail aux 35h et aux RTT et surtout avec le mépris général qu’ont pour les médecins les politiques et la plupart des médias. Au-delà de ces 35h, je n’ai plus de temps pour moi, et cela m’est aujourd’hui plus que nécessaire de me ressourcer et de m’occuper de ma vie familiale et personnelle, le temps a passé très vite, je ne veux plus me sacrifier, même au risque de diminuer mon train de vie pourtant bien moindre que celui d’un cadre financier. La seule chose qui m’attriste, c’est de penser que je suis en partie démotivée de ce métier en raison de ces contraintes que les politiques nous imposent et de ce mépris pour notre vocation. Cela n’est pas propre aux médecins. Notre société va vers la décadence avec des soins qui vont devenir de moindre qualité, de la mal-bouffe et une délinquance explosive. Où cela finira-t-il ? Une révolte civile est peut-être en marche…

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